| Déshumanisation : esclavage des Temps Modernes |
|
|
À partir de son contact involontaire avec l’Amérique, l’Europe découvre la grandeur du monde et la diversité des peuples en général qu’elle ne cessera d’asservir ensuite par la force. Lors de leurs retours des Amériques, les colons européens emmenaient les habitants de ces terres éloignées : les Amérindiens qui occupaient ce continent depuis des milliers d’années. Dès les années 1441-1447, des Africains originaires de la Mauritanie et du Sénégal sont déportés en Europe par les Portugais pour être exposés dans la cour de Lisbonne. Les premiers habitants des îles Canaries dénommés les Guanches ou Guanchos (espagnol) dérivant du terme autochtone Guanchinet qui signifie homme (Guan) de Tenerife (Chinet) sont exhibés dans les cours d'Espagne, leur peuple sera par la suite exterminé par les Espagnols. Christophe Colomb emmena six cent indiens1 en esclavage en Espagne. Certains sont présentés aux Rois catholiques Ferdinand d’Aragon et Isabelle de Castille. Amerigo Vespucci ramena des amérindiens à Lisbonne et à Madrid dès 1500. Hernando Cortez exhiba des Aztèques du Méxique à la cour d'Espagne en 1528. Villegagnon, militaire français (fondateur de l'éphémère colonie française au Brésil nommée « France Antarctique ») exposa une quarantaine d'Indiens Tupi à Rouen pendant l'été 1550. Le roi Henri II et la reine assistèrent à l'exhibition de ces Indiens sous forme de Village brésilien. Jacques Cartier déporta des Amérindiens du Canada pour les montrer à la cour. La déportation des habitants du « nouveau monde » permet d’une part d’assouvir la curiosité de l’Europe et d’autre part de prouver la domination occidentale sur les autres peuples. Les Amériques sont baptisées improprement le « nouveau monde » puisque "ce" monde est déjà habité avant l’arrivée de l’homme européen en revanche ce terme représente particulièrement bien le paradigme occidental, il « correspond au discours de la suprématie blanche d’après laquelle rien d’historiquement intéressant n’a lieu avant que l’homme blanc rentre en scène »[2]. Les premières exhibitions d’êtres humains débutent dès le XVème siècle par la découverte inattendue de l’Amérique par les Européens. Les hommes déportés de leurs terres natales sont présentés à la Cour ou dans des salons privés. Ces exhibitions sont réservées à un public très restreint de privilégiés : les rois, nobles et hommes d’église. Auparavant, durant le Moyen age, surtout en Allemagne, les hommes d’église commencent à réaliser l'inventaire du monde non occidental par l’accumulation des oiseaux empaillés, des défenses d’éléphants etc. Après un long obscurantisme médiéval, l’Europe prend subitement conscience de l’étendue du monde et de la singulière diversité de l’humanité : « Pour l’Europe, la découverte de l’Amérique est un choc culturel équivalent à ce que serait aujourd’hui la découverte d’extra-terrestres »[3]. Dans cette rencontre inopinée, l’Europe impose un rapport de domination aux peuples non-blancs par la force. Elle produit sans tarder une idéologie qui végète dans le paradigme occidental : la hiérarchisation des êtres humains basée sur la supériorité intellectuelle de l’homme occidental. Dès lors l’Occident s’autoproclame dépositaire de l’ensemble des attributs de l’humanité dont il est la seule à posséder la pleine qualité d’humain : « En même temps que son horizon s’élargit aux dimensions du monde et qu’elle prend connaissance de l’étonnante diversité d’une humanité moins homogène qu’elle ne l’imaginait, elle entreprend de réduire le territoire du genre humain à ses seules frontières, une fois son identité construite sur le rejet de tout ce qui altère l’image qu’elle veut avoir d’elle-même.» [4]. Le discours idéologique de l’inégalité des « races » n’est donc pas une innovation moderne, elle a pris naissance très tôt dans les temps modernes au XV ème siècle où l’homme blanc prétend être « plus humain » que les autres. Après s’être hissé au sommet de la nature, il s’est élu le droit à dominer les autres êtres vivants et de se les approprier puis il distribue autour de lui avec ténacité et conviction le label de civilisation, d’humanité, de barbarie, d’esclavage naturel ou d’animalité. Il ne peut concevoir sa propre identité qu’en niant, en méprisant, en réduisant celle de l’autre, du non européen (domination). Comme durant le Moyen Age, il pense toujours que l'asservissement et la déshumanisation de l'homme répondent à une loi de la nature confirmée par une loi divine: « Et il sera toujours juste et conforme au droit naturel que ces gens (« nations barbares et inhumaines ») soient soumis à l’empire de princes et de nations plus cultivés et humains (…) Et s’ils refusent cet empire, on peut le leur imposer par le moyen des armes et cette guerre sera juste ainsi que le déclare le droit naturel (…) En conclusion : il est juste, normal et conforme à la loi naturelle que les hommes probes, intelligent, vertueux et humains dominent tous ceux qui n’ont pas ces vertus. (…) Et cela est juste et utile qu’ils soient serfs, et nous le voyons sanctionné par la loi divine elle-même. Puisqu’il est écrit dans le livre des proverbes : " le sot servira le sage" » [5].
Au XVII ème siècle, l’Europe s’est épris pour les coquillages, les mollusques et les crustacés, quelques insectes (papillons) mais aussi pour les carcasses d’écrevisses, homards, langoustes séchées. À la fin du XVIIème siècle, les hollandais possèdent de grandes collections de papillons à cause à leurs expéditions dans l’océan indien. Et finalement parmi les débris d’animaux dits « curiosités animales » on compte bientôt des objets en rapport avec l’homme. On collectionne tout ce qui est jugé « occidentalement » curieux, anormal ou monstrueux. Pour l’Europe ce sont les momies égyptiennes qui sont largement représentées et des objets de fabrication humaine tels que le canoë, les armes des Indiens (poignards, arcs et flèches), raquettes pour la neige des Inuits... À travers les conquêtes maritimes, l’Europe prend progressivement possession du monde, elle souhaite s’en rendre le maître et s’octroie pour mandat de dominer la nature. Les ménageries de curiosité, les jardins zoologiques (espaces destinés à recevoir des espèces animales importées) se développent, comme par exemple la « cour des autruches » de Versailles. Ils sont le reflet de l’autorité de l’Occident sur le nature qu’elle s’approprie pas à pas. Comme une machine implacable, un prédateur insatiable, l’Europe découvre, domine puis asservit.
Les dames occidentales s’amourachent de ces enfants africains, ils deviennent de véritables coqueluches qui sont exhibées à la cour, dans les salons privés, les assemblées mondaines : « Le singe, dont les femmes raffolaient, admis à leurs toilettes, appelés sur leur genoux, a été relégué dans les antichambres. La perruche, la levrette, l’épagneul, l’angora (…) ces êtres chers ont perdu tout à coup de leur crédit, et les femmes ont pris de petits nègres (…) Un petit nègre au dents blanches, aux lèvres épaisses, à la peau satinée, caresse mieux qu’un épagneul et qu’un angora (…) son père gémit sous les coups de fouet d'un maître impitoyable ; le père travaille péniblement ce sucre que le négrillon boit dans la même tasse avec sa riante maîtresse »8. À cette époque dite « éclairée » de l’histoire de l’Occident, tout homme sur le sol français est automatiquement libre. Donc ces enfants ne sont ouvertement pas considérés comme des esclaves mais bien comme des jouets vivants. Parfois ils sont déguisés avec des culottes bouffantes, des turbans et plumages, des costumes orientaux, ils sont affublés de costumes grotesques pour amuser la galerie. L’Europe réinvente constamment leur origine, parfois ils sont assimilés à des Indiens, ils ne sont pas directement associés à l’Afrique et aux colonies, ils ne doivent en rien évoquer l’exploitation inhumaine qui se déroule en Amérique. Il faut camoufler leur provenance afin d’oublier qu’ils sont la progéniture des hommes déportés et inlassablement asservis pendant plusieurs siècles par l'Occident. De l’autre côté de l’Atlantique, l’Africain est un « esclave » en revanche dès qu’il pose le pied en Europe il devient un objet vivant, un animal de compagnie.
Anthropologie du XIX ième siècle
Au XIXème siècle, les ménageries privées et les jardins royaux sont abandonnés aux établissements publics. Les premiers zoos sont réservés exclusivement aux savants, en particulier les naturalistes. L’Europe se lance dans une étude scientifique des animaux sauvages, des plantes, elle souhaite collectionner le vivant. On crée alors le Jardin des Plantes avec une ménagerie composée de singes, éléphants, girafes en 1794 à Paris. Au départ le jardin est accessible exclusivement avec l’accord écrit d’un savant puis à cause de la demande du public, le jardin devient accessible à tous : quatre jours de la semaine sont réservés aux savants, étudiants du Muséum, aux artistes et trois autres jours sont ouverts au public. La France, précurseur dans ce domaine ouvre la voix à toute l’Europe, l’Espagne en 1822 à Madrid Postdam puis l’Angleterre en 1828 à Regent ‘s Park. À Londres l’accès est limité aux membres de la Zoological Society pendant les vingt premières années puis les jardins s’ouvrent à tous afin de rentabiliser les établissements.
L’Occident décide de collectionner les êtres vivants, d’où le développement des zoos et animaleries. Cependant la collection du vivant ne se limite pas seulement aux animaux, elle s’étend rapidement à la collection des êtres humains : les peuples non européens , des peuples déclarés « sauvages » par l'Occident. En 1830, lors de l'expédition du Beagle, le capitaine Robert FitzRoy emmène avec lui en Angleterre quatre amérindiens (Fuégiens) originaires de la Terre de Feu. Charles Darwin qui a des contacts avec eux pendant le voyage retour chez eux a du mal à les considérer comme des êtres humains normaux : « Ces malheureux sauvages ont la taille rabougrie, le visage hideux, couvert de peinture blanche, la peau sale et graisseuse, les cheveux mêlés, la voix discordante et les gestes violents. Quand on voit ces hommes, c'est à peine si on l'on peut croire que ce soient des créatures humaines, des habitants du même monde que le nôtre » [12].
Les formes d'exhibition des êtres humains varient dans le temps en revanche il n' y a strictement aucun changement sur le fond. Le processus de déshumanisation n'est pas un phénomène spontané mais bien l'expression d'un héritage culturel transmis pendant des siècles. Pour l’Occident, les collections d’objets puis les animaux ensuite les enfants et les hommes ne sont que les symboles de la croyance de sa propre domination sur le monde. L'autopsie du paradigme occidental nous prouve que pour l'Occident tout est affaire de domination. L’exhibition des hommes au même titre que des animaux représente un des traits culturels de l'Occident et demeure conforme au paradigme occidental.
Sources : [1] Nation Of Islam, The Secret Relationship between Blacks and Jews, Chicago, N.O.I, 1991, p16. [2] Rosa Amelia Plumelle Uribe, La férocité Blanche, Paris, Albin Michel, 2001. [3] George Minois, Les origines du Mal , Paris, Fayard, 2002, p190. [4] Sophie Bessis, L'Occident et les autres, Histoire d'une suprématie, Paris, La découverte, 2002, p28. [5] Juan Gines de Sepulveda, Dialogum de justis belli causis, homme d’Eglise XVIème siècle. [6] exotique signifie non occidentale, le terme exotique vient du latin exo qui signifie à l’extérieur. [7] Carminella Biondi, Mon frère, 1975, p154. [8] Louis Sébastien Mercier , Tableau de Paris, 1783, Tome sixième, Chap 528. intitulé « petits nègres ». [9] Fontenelle, Lettres Galantes, 1683. [10] Louis-Antoine de Bougainville, Voyage autour du monde par la frégate du Roi La Boudeuse et la flûte L'Étoile, 1771. [11] Smith B., European Vision and the South Pacific, Yale, Yale Universiy Press, 1985, p153. [12] Charles Darwin, Journal of researches into the Natural History and Geology of the Countries visited during the Voyage of HMS Beagle under the Command of Captain FitzRoy, Rn, John Murray, Londres. [13] Cuvier Cité dans Zoos Humains, La Découverte, Paris, 2004, p16.
Commentaires (3)
3
Jeudi, 05 Mai 2011 16:05
wendy
@Didier exactement!
2
Samedi, 09 Avril 2011 00:39
didier
comme par hasard, devant des arguments convaicants, les Blancs ne font de commentaires pour ajouter des "précisions".
1
Mercredi, 08 Septembre 2010 13:50
dimitri
ce document est trés bien détaillé merci cela m'a beaucoup aider!!!
Ajouter votre commentaire |
© 2009-2012Déshumanisation.com
Derniers commentaires