| L'envers du décor |
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Page 1 de 2 Les exhibés meurent pendant leur détention
L'histoire passe souvent sous silence le nombre d'exhibés morts au cours de ces spectacles. Il est important de rappeler que parmi tous ces êtres humains exhibés pour divertir et assouvir le besoin de suprématie de l'Occident, un grand nombre d'entre eux ne sont jamais revenus chez eux vivants! ● En 1880, un impresario américain qui exhibe des Inuits annule une tournée européenne car l'un des exhibés meurt de la variole. ● Dans les années 1880, lors de l'exhibition des hindous par Hagenbeck en Allemagne, huit d'entre eux perdent la vie. ● Parmi les vingt trois Angolais exhibés par l'impresario néerlandais Goddefroi à Amsterdam en 1880, seulement dix huit arrivent à l'exposition universelle de Paris en 1889. Que sont devenus les cinq Africains manquant? ● En mars 1882, quatre amérindiens originaires de la Terre de Feu sont mort au Plattentheater de Zurich. Lors de leur "réclusion" au jardin d'acclimatation de Paris en 1892, les Galibis tombent malades. Trois d'entre eux meurent en Europe, les autres sur le voyage retour dans leurs pays. Dès la mort du premier, le Muséum demande sa tête. L'un d'entre eux est disséqué au muséum. Cf Bulletin de la société d'anthropologie de Paris, compte rendu de la séance du 21 avril 1892. ● Lors d'une exhibition à Paris en 1883 des onze Alakalufs (peuple vivant dans l'archipel de la Terre de Feu), une jeune fille meurt dans la capitale, une des femmes du groupe meurt pendant le voyage pour la Suisse puis quatre autres décèdent à Zurich. Les cinq survivants sont ramenés chez eux dont l'un, Antonio s'éteint pendant le trajet de retour. Au final ce sont sept Alakalufs sur onze qui meurent durant cette exhibition. ● En 1889, les Selk'nams (peuple amérindien) sont emmenés de Paris à Londres par Maurice Maître. Lorsque l'une des femmes tombe malade, l'impresario peu scrupuleux l'abandonne à Londres. Elle est envoyée à l'hôpital de l'Union de St. George où elle meurt : « Quand elle est arrivée à l'hôpital, elle n'était revêtue que d'une vieille couverture nouée comme une cape, elle avait une ficelle attachée à la taille et des pantoufles en corde aux pieds. A part ça elle ne possédait pas le moindre vêtement. Elle était d'une saleté répugnante ; elle était recouverte de couches de crasse, et s'opposait à ce qu'on la lave en faisant tous les bruits et signes possibles. La puanteur qui se dégageait de son corps était horrible »[1]. ● Lors de l'exposition des Amazones à Prague exhibées par Umlauff, une Africaine du nom de Goutto meurt en 1893 [2]. ● À Anvers, en 1894, ce sont trois Africains qui meurent de maladie au cours de leur "captivité". ● À Lyon lors de l'exposition au Village nègre en 1894, un jeune africain Gorgui Thiam meurt d'une pneumonie tuberculeuse dû aux conditions intolérables de l'exhibition. ● En 1896, pendant l'exhibition du village nègre de Rouen, une dizaine d'exhibés sont rapatriés et sont remplacés par d'autres. Les conditions sanitaires sont si pitoyables qu'un Africain meurt le 1er juin. ● Lors de l'exhibition des Congolais à Tervuren en Belgique, sept Africains meurent de pneumonie mortels pendant le mois d'août 1897. ● Lors de la Pan-Americain Exhibition de Buffalo de 1901, un nouveau-né est mort. Le corps emporté à l'hôpital pour des raisons inconnus est oublié dans le véhicule qui le transportait. Les gens du nettoyage qui trouvèrent le corps le jetèrent à la poubelle. ● Durant la Louisana Purchase Exposition organisée à Saint Louis en 1904, les Igorots des Philipines sont contraint de manger de la viande de chien. À Chicago, des Inuits appelés improprement les Eskimos qui signifient mangueurs de viande crue sont forcés de s'exhiber vêtus de peaux de phoques. À Buffalo, on les oblige à s'installer dans un parc à bestiaux. À Seatle on les force à séjourner dans une chambre froide ce qui en tua plusieurs d'entre eux à chacune de ces exhibitions. En Espagne sur les cinquante Inuits exhibés, quarante et un sont morts des terribles conditions dans lesquels ils ont été "incarcérés".
● À Lons-le-Saunier lors de l'exhibition de soixante Soudanais sur le champ de foire aux chevaux en juin 1905, une femme est blessée par un jet de cailloux de la part des européens. Les Africains qui demandent réparations sont assiégés par une grêle de pierres qui en blessent quelques uns. On envoie la police, la gendarmerie et un piquet militaire du 44e régiment d'infanterie pour garder le champ de foire. Il s'avère que ce sont les dits sauvages qui ont besoin d' être protégés des dit civilisés! ● En 1925, lors de l'exhibition des Africains par Charles Bretagne à Zurich, deux jeunes hommes Bocari (26 ans) et Sana Bolou (20 ans) sont morts. Les exhibés sont soumis au climat rigoureux, froid et humide mais aussi à des carences alimentaires dont l'impresario est responsable. Pendant des semaines, ils reçoivent du riz décortiqué comme unique alimentation. Selon le docteur Haeberli, les décès sont déclenchés par cette nourriture pauvre en vitamines B1. Au cours des funérailles de Sana Bolou à Alstetten une foule d'occidentaux vinrent observer l'enterrement comme si la mort des Africains doit aussi faire office de spectacle. Au delà du changement de climat, certains exhibés ne reverront jamais leurs pays d'origine, touchés par des maladies occidentales (typhus, varioles, tuberculose). Prenons le cas des cent cinquante Inuits tous rentrés chez eux porteurs du typhus. Sur une population de trois cent cinquante personnes, quatre vingt dix sont morts l'hiver suivant. La plupart du temps, les exhibés continuent d'être exploités même après leur mort. Pour l'Occident, l'Africain ne mérite pas une mort honorable avec une sépulture. Même mort, il doit continuer d'être exploité. Leurs corps sont souvent disséqués en public puis on conserve leurs squelettes et leur crânes dans les musées européens. En 1862, un Khoisan se suicide à Boston. Aussitôt son corps est présenté aux membres de l'académie des sciences de la ville.
Les exhibitions sont source d'affreuses souffrances pour les exhibés. Ils sont déshumanisés, humiliés parfois même violentés. Les conditions de détention sont souvent inhumaines : « On a pu voir, à Marseille, de quelle façon étaient reçus les indigènes venus pour l'Exposition. Cent cinquante furent entassés comme du bétail dans une sorte de hangar, sans latrines, sans eau, sans feu, où ils claquaient des dents... Dépaysés, malades, ils ne furent pas visités par un médecin deux fois par mois... Dans la section du Tonkin, des acteurs, des ouvriers d'art furent contraints de travailler au transport, au déballage des caisses et brutalisés quand ils ne travaillaient pas assez vite, jusqu'au jour où ils refusèrent le service au milicien galonné qui les commandait comme des bagnards » [3]. Pendant les expositions, les exhibés sont cloîtrés dans un espace clos bien délimité et souvent très sombre. Les villages nègres se composent de cabanes inconfortables et insalubres, le visiteur « se croirait au fond d'une cave. Et les indigènes, ont-ils l'air assez malheureux dans l'endroit où on les a parqués et d'où ils ont peine à apercevoir un lambeau de ciel bleu! Quoiqu'ils restent libres d'aller et venir, les Malgaches paraissent être enfermés. L'effet produit est pénible et bien différent de celui qu'on aurait obtenu si le milieu dans lequel ils vivent ordinairement avait été autrement reconstitué...l'espace et la lumière sont nécessaires pour qu'ils apparaissent avec leur véritable caractère. C'est en plein soleil qu'il faut les voir et non à l'ombre des palissades du Trocadéro » [4].
De retour à leurs pays d'origine, les exhibés témoignent de l'effroyable déshumanisation dont ils ont fait l'objet. Certains descendants des exhibés sont conscients de l'humiliation qu'on subit leurs aïeuls. Pour les Galibis de Guyane, le témoignage de la déshumanisation subie en Europe reste très vivace dans les esprits: « Ils étaient nombreux à être partis, et beaucoup étaient jeunes. Ils sont partis nombreux, emmenés par les Blancs, et beaucoup sont morts à cause du froid, très peu revinrent..Ils avaient été enfermés pour que les blancs puissent les voir. Personne n'avait le droit de sortir. Chaque jour les Blancs se rassemblaient pour les regarder. Voilà ce que racontait Maliana à ma mère, il n' y a pas très longtemps qu'elle est morte. Il y avait beaucoup de Kalina, du Maroni et d'Iracoubo. C'est ce que racontait aussi le père de mes enfants (...) Regarde, ils étaient exactement comme sur la photo, ils étaient surveillés et les Blancs venaient les regarder travailler, fabriquer des poteries » [6]. En 1893, l'Inuit Zacarias déclare: « Nous sommes contents d'avoir recouvré la liberté et de ne plus être exposés comme si nous étions des animaux. Nous ne reviendrons plus..» [7].
Mise en scène des exhibés : une mascarade hypocrite
En décembre 1854, Joseph Khan, présente dans son Celebrated Anatomical Museum près de Picadilly Circus à Londres des personnages africains en cire qui ont la particularité de posséder une queue comme des animaux. De nombreux journaux et revues occidentaux avaient souvent diffusé cette légende : des pseudo-anthropophages provenant d'Afrique centrale appelés des Niam-Niams qui possèdent une queue. Joseph Khan, un allemand qui prétend être docteur en médecine passe de la fiction au fantasme en faisant mouler et monter trois mannequins qui sont censés représenter ces hommes à queue. Il publie même une brochure appelé Men with Tails. En vérité les Niam-Niams sont une création de l'imaginaire occidentale qui prouve à quel point l'Europe ne cesse de craindre et de fantasmer le continent africain et ses habitants depuis des siècles.
En octobre 1886, les six Khoïsans d'Afrique du Sud (appelés par les néerlandais les Bochimans) exhibés sur les planches des Folies Bergères sont présentés au public comme des authentiques pygmées du Congo. Lors de l'exhibition des Touaregs en 1909, les exhibés sont contraints de porter une lance, une épée et un bouclier, un talisman autour du cou et le voile pour répondre à l'image que la France possède des Touaregs. Pour l'occasion, ils doivent inventer une danse guerrière touarègue et lui donner le caractère sauvage et barbare requis : « un simulacre de duel au sabre à deux tranchants avec le grand bouclier »[9]. Les décors dans lequels sont exhibés les indigènes sont toujours pittoresques, sombres et misérables. Ils doivent créer une ambiance curieuse et mystèrieuse autour de ces "créatures" qui ne sont pas tout à fait des hommes. À l'exposition coloniale internationale de 1931, bien que les pavillons coloniaux peuvent sembler majestueux, ces constructions architecturales ne représentent en rien la réalité. Parmi les architectes qui réalisent la construction des édifices, il n'y a aucun architecte issu des peuples conquis et pour cause il s'agit de montrer la grandeur de la France et de présenter une image idyllique et magnifiée de l'Empire français. Ces exhibitions ne sont en rien une rencontre avec les peuples colonisés, il s'agit plus d'un monologue européen qui se glorifie de sa victoire sur les peuples conquis.
Nègres de service : les traîtres de leurs peuples
La plupart du temps les "impresarios" sont en relation avec un "chef" chez les exhibés qui joue le rôle de rabatteur, de médiateur. Il joue un rôle considérable dans ces exhibitions. C'est lui qui a le rôle d'abuser ses compatriotes pour les convaincre de partir aux "pays des Blancs " en leur promettant fortune et succès. Il participe à la sélection des exhibés dans leurs pays d'origine prenant bien soin de "recruter" des personnes qui ne maîtrisent pas la langue du pays où ils sont exhibés afin de mieux les manipuler, les exploiter et les humilier dans les zoos occidentaux. Tous ces médiateurs se sont rendus coupables de haute trahison envers leurs peuples respectifs. Non seulement ils se sont mis au service de l'ennemi d'hier mais ils ont aussi contribué à construire une cage dans laquelle leur postérité réside actuellement. Ce sont en partie les premiers responsables de ces exhibitions. L'Occident aime à récompenser et valoriser les colonisés qui jouent le rôle qu'on attend d'eux. Lors des exhibitions, Jean Thiam lui et sa famille sont les seuls à bénéficier d'un habitat confortable par rapport aux autres. Ils résident dans la meilleure partie du "village". Malgré tout pour un européen un nègre reste un nègre. Jean Thiam et tous les autres nègres de service restent des spécimens exploitables et exploités. À Orléans en 1905 bien que Jean Thiam arrive avec sa famille quatre jours plus tôt avant le reste des exhibés, pour assister à un banquet entre les organisateurs, notables, personnalités et journalistes, sa femme n'est pas moins considérée comme « un fort gracieux spécimen du beau sexe ». Tout comme l'esclave de maison du temps de l'esclavage, la famille de Jean Thiam se prosterne devant ses maîtres pour prouver leur docilité : « Jean Thiam s'est incliné protocolairement et a présenté à son tour au député du Loiret, Fernand Rabier/ ...son épouse, un fort gracieux spécimen du beau sexe chez les Ouolofs. Et alors, un curieux spectacle a été donné aux témoins de cette scène : la jolie négresse s'est mise à genoux devant M. Rabier et lui a baisé les mains. M. Rabier a bien voulu donner à son humble servante l'assurance qu'il visiterait souvent le village noir et il offrit un verre de champagne au chef Jean Thiam qui accepta gravement et d'un air condescendant ce régal »[10].
Sources : [1] Zoos Humains, La Découverte, Paris, 2004, p249. [2] Le journal des voyages du 8 janvier 1893. [3] Ajalbert J., L'Indo-chine en péril, R.V. Stock, Paris, 1906. [4] Journal des Voyages, 8 juillet 1900. [5] Zoos Humains, La Découverte, Paris, 2004, p 89. [6] Op. Cit., p129. [7] Op. Cit., p 238. [8] Cité par Roslyn Poignant dans Zoos Humains, La Découverte, Paris, 2004, p108. [9] Atgier, Les Touareg à Paris, Bulletins et mémoires de la Société d'anthropologie de Paris, série 5, Tome X, n°3, p222-242. [10] Le journal du Loiret du 10 mai 1905.
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